Claudel à Brangues

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Le clocher de l'Église de Brangues vu du Château
Le clocher de l'Église de Brangues vu du Château

« Brangues, c'est sans doute cette syllabe de bronze monnayée trois fois le jour par l'Angélus, à laquelle mon oreille, à travers ce présent qui est déjà l'avenir, était préparée, pour que, après cette longue enquête poursuivie à travers toute la terre, j'y associe le repos de mes dernières années. Ce fleuve à quoi la rhétorique a bien raison d'assimiler la vie humaine, j'ai maintenant position sur sa berge, et si je suis trop loin pour qu'il m'entraîne de ce courant plein de tourbillons, du moins, tandis que j'arpente d'un pas méditatif cette terrasse ombragée d'une rangée de tilleuls vénérables, on m'a donné un autre Rhône dans le ciel pour que j'en accompagne depuis l'entrée jusqu'à la sortie la mélodie intarissable. Je parle de cette exposition raisonnable, de cette puissante ondulation de collines prosodiques, se relevant et s'abaissant comme une phrase, comme un vers de Virgile, comme une période de Bossuet, que ponctuent çà et là la tache blanche d'un mur de ferme, l'humble feu maintenu à travers bien des siècles d'un groupe de foyers. Ce mouvement immobile, cette ligne en pèlerinage vers l'infini, comme elle parle à mes yeux, comme elle chante ! Que de souvenirs elle amène, et vers quelles promesses encore elle m'entraînerait, s'il n'y avait derrière moi ce gros château plein d'enfants et de petits-enfants qui me dit : C'est fini, maintenant, voyageur ! et vois la forte maison pour toujours avec qui tu as choisi de te marier par-devant notaire !

Claudel à Brangues (1952)
Claudel à Brangues (1952)

Cela ne m'empêche pas, quelques enjambées suffisent, d'aller vérifier de temps en temps le fleuve dont la présence invisible et la mélopée diffuse emplit l'heure diaprée du matin et solennelle de l'après-midi, et boire une gorgée vivifiante à son onde glacée. Le psaume nous dit, et l'on m'a posté ici pour témoigner que c'est vrai, que sa source est " dans les montagnes saintes ", dans le pays de la pierre éternelle et des neiges immaculées ! et quand le soir vient, quel azur ineffable charrie vers mon attention béante cette froide nymphe, quelle nacre, quelle dissolution de rose et de safran, quel torrent de pivoines écarlates et de sombre cuivre ! Chante, rossignol de juin ! et que l'aile coupante de l'hirondelle, que le chant nostalgique du coucou se mêle à ces îles de gravier, à ces saules décolorés auxquels le vieux poète pour toujours a suspendu sa harpe ! Il fait semblant de rester immobile aujourd'hui, mais il est content de voir que tout marche joyeusement et triomphalement autour de lui, non seulement le fleuve, dont il est écrit que la poussée irrésistible ne cesse de réjouir la cité de Dieu, mais la vallée tout entière avec ses villes, ses villages et ses cultures, comme une partition pompeuse ! Tout cela vient de l'orient et s'en va à grand étalage de silence vers l'horizon. Et, doublant la montagne et le fleuve, il y a pour leur indiquer le chemin d'une procession à l'infini, des peupliers. Vieux Pan ! tu auras beau courir, tu n'en auras jamais fini d'épuiser cette Syrinx en fuite ; cette ribambelle à l'infini de tuyaux dont les groupes et les indications verticales donnent repère et rythme aux avancements calculés du regard et qui sont comme la perspective des barres et des notes sur les parallèles de la portée. Je n'ai plus besoin comme aux jours de ma jeunesse de dépouiller mes vêtements pour me mettre à la nage au milieu de cette magnificence symphonique et pour ajouter ma brasse à ce courant à la fois comme le bonheur invincible et persuasif. J'ai épousé pour toujours ce bienheureux andante ! J'ai besoin de cet allègement, de ce recommencement sous mon corps, liquide, de l'éternité, j'ai besoin de cette invitation inépuisable à partir pour constater que je n'ai pas cessé d'être bienheureusement à la même place.

La tombe de Paul Claudel
La tombe de Paul Claudel

Alors salut, étoile du soir ! Il y a pour t'indiquer pensivement dans le ciel, au fond du parc, dans le coin le plus reculé de mon jardin, un long peuplier mince, comme un cierge, comme un acte de foi, comme un acte d'amour ! C'est là, sous un vieux mur tapissé de mousses et de capillaires, que j'ai marqué ma place. C'est là, à peine séparé de la campagne et de ses travaux, que je reposerai, à côté de ce petit enfant innocent que j'ai perdu, et sur la tombe de qui je viens souvent égrener mon chapelet. Et le Rhône aussi, il ne s'interrompt pas de dire son chapelet, son glauque rosaire, d'où s'échappe de temps en temps l'exclamation lyrique d'un gros poisson, et n'est-ce pas Marie dans le ciel, cette étoile resplendissante ? cette planète, victorieuse de la mort, que je ne cesse pas de contempler ? »

 

Paul Claudel , 3 février 1940
Œuvres en Prose Gallimard, coll. Pléiade, p. 1339

 

Bibliographie
Brangues en Dauphiné avec Paul Claudel,
Marie-Victoire Nantet, Éditions Bleulefit, 2010.