Claudel à Brangues
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Prochaines rencontres
vendredi 30 juin, samedi 1er, dimanche 2 juillet 2006.
" BRANGUES "
Brangues, c'est sans doute cette syllabe de bronze monnayée trois fois
le jour par l'Angélus, à laquelle mon oreille, à travers
ce présent qui est déjà l'avenir, était préparée,
pour que, après cette longue enquête poursuivie à travers
toute la terre, j'y associe le repos de mes dernières années.
Ce fleuve à quoi la rhétorique a bien raison d'assimiler la vie
humaine, j'ai maintenant position sur sa berge, et si je suis trop loin pour
qu'il m'entraîne de ce courant plein de tourbillons, du moins, tandis
que j'arpente d'un pas méditatif cette terrasse ombragée d'une
rangée de tilleuls vénérables, on m'a donné un autre
Rhône dans le ciel pour que j'en accompagne depuis l'entrée jusqu'à
la sortie la mélodie intarissable. Je parle de cette exposition raisonnable,
de cette puissante ondulation de collines prosodiques, se relevant et s'abaissant
comme une phrase, comme un vers de Virgile, comme une période de Bossuet,
que ponctuent çà et là la tache blanche d'un mur de ferme,
l'humble feu maintenu à travers bien des siècles d'un groupe de
foyers. Ce mouvement immobile, cette ligne en pèlerinage vers l'infini,
comme elle parle à mes yeux, comme elle chante ! Que de souvenirs elle
amène, et vers quelles promesses encore elle m'entraînerait, s'il
n'y avait derrière moi ce gros château plein d'enfants et de petits-enfants
qui me dit : C'est fini, maintenant, voyageur ! et vois la forte maison pour
toujours avec qui tu as choisi de te marier par-devant notaire !
Cela ne m'empêche pas, quelques enjambées suffisent, d'aller vérifier
de temps en temps le fleuve dont la présence invisible et la mélopée
diffuse emplit l'heure diaprée du matin et solennelle de l'après-midi,
et boire une gorgée vivifiante à son onde glacée. Le psaume
nous dit, et l'on m'a posté ici pour témoigner que c'est vrai,
que sa source est " dans les montagnes saintes ", dans le pays de
la pierre éternelle et des neiges immaculées ! et quand le soir
vient, quel azur ineffable charrie vers mon attention béante cette froide
nymphe, quelle nacre, quelle dissolution de rose et de safran, quel torrent
de pivoines écarlates et de sombre cuivre ! Chante, rossignol de juin
! et que l'aile coupante de l'hirondelle, que le chant nostalgique du coucou
se mêle à ces îles de gravier, à ces saules décolorés
auxquels le vieux poète pour toujours a suspendu sa harpe ! Il fait semblant
de rester immobile aujourd'hui, mais il est content de voir que tout marche
joyeusement et triomphalement autour de lui, non seulement le fleuve, dont il
est écrit que la poussée irrésistible ne cesse de réjouir
la cité de Dieu, mais la vallée tout entière avec ses villes,
ses villages et ses cultures, comme une partition pompeuse ! Tout cela vient
de l'orient et s'en va à grand étalage de silence vers l'horizon.
Et, doublant la montagne et le fleuve, il y a pour leur indiquer le chemin d'une
procession à l'infini, des peupliers. Vieux Pan ! tu auras beau courir,
tu n'en auras jamais fini d'épuiser cette Syrinx en fuite ; cette ribambelle
à l'infini de tuyaux dont les groupes et les indications verticales donnent
repère et rythme aux avancements calculés du regard et qui sont
comme la perspective des barres et des notes sur les parallèles de la
portée. Je n'ai plus besoin comme aux jours de ma jeunesse de dépouiller
mes vêtements pour me mettre à la nage au milieu de cette magnificence
symphonique et pour ajouter ma brasse à ce courant à la fois comme
le bonheur invincible et persuasif. J'ai épousé pour toujours
ce bienheureux andante ! J'ai besoin de cet allègement, de ce recommencement
sous mon corps, liquide, de l'éternité, j'ai besoin de cette invitation
inépuisable à partir pour constater que je n'ai pas cessé
d'être bienheureusement à la même place.`
Alors salut, étoile du soir ! Il y a pour t'indiquer pensivement dans
le ciel, au fond du parc, dans le coin le plus reculé de mon jardin,
un long peuplier mince, comme un cierge, comme un acte de foi, comme un acte
d'amour ! C'est là, sous un vieux mur tapissé de mousses et de
capillaires, que j'ai marqué ma place. C'est là, à peine
séparé de la campagne et de ses travaux, que je reposerai, à
côté de ce petit enfant innocent que j'ai perdu, et sur la tombe
de qui je viens souvent égrener mon chapelet. Et le Rhône aussi,
il ne s'interrompt pas de dire son chapelet, son glauque rosaire, d'où
s'échappe de temps en temps l'exclamation lyrique d'un gros poisson,
et n'est-ce pas Marie dans le ciel, cette étoile resplendissante ? cette
planète, victorieuse de la mort, que je ne cesse pas de contempler ?
Paul Claudel , 3 février 1940
uvres en Prose Gallimard, coll. Pléiade, p. 1339

Le clocher de l'Église de Brangues vu du Château.

Les écuries du Château de Brangues, Domaine
Paul Claudel: elles sont appelées à être rénovées
pour servir au futur Centre culturel de rencontre.

Le jardin japonais créé et inauguré
en septembre 2001 à l'occasion des rencontres Claudel écoute le
Japon. Il est situé autour de la tombe de Paul Claudel.