Connaissance de l'Est

LE RIZ

C'est la dent que nous mettons à la terre même avec le fer que nous y plantons, et déjà notre pain y mange à la façon dont nous allons le manger. Le soleil chez nous dans le froid Nord, qu'il mette la main à la pâte ; c'est lui qui mûrit notre champ, comme c'est le feu tout à nu qui cuit notre galette et qui rôtit notre viande. Nous ouvrons d'un soc fort dans la terre solide la raie où naît la croûte que nous coupons de notre couteau et que nous broyons entre nos mâchoires.
Mais ici le soleil ne sert pas seulement à chauffer le ciel domestique comme un four plein de sa braise : il faut des précautions avec lui. Dès que l'an commence, voici l'eau, voici les menstrues de la terre vierge. Ces vastes campagnes sans pente, mal séparées de la mer qu'elles continuent et que la pluie imbibe sans s'écouler, se réfugient, dès qu'elles ont conçu, sous la nappe durante qu'elles fixent en mille cadres. Et le travail du village est d'enrichir de maints baquets la sauce : à quatre pattes, dedans, l'agriculteur la brasse et la délaie de ses mains. L'homme jaune ne mord pas dans le pain ; il happe des lèvres, il engloutit sans le façonner dans sa bouche un aliment semi-liquide. Ainsi le riz vient, comme on le cuit, à la vapeur. Et l'attention de son peuple est de lui fournir toute l'eau dont il a besoin, de suffire à l'ardeur soutenue du fourneau céleste. Aussi, quand le flot monte les noriahs partout chantent comme des cigales. Et l'on n'a point recours au buffle ; eux-mêmes, côte à côte cramponnés à la même barre et foulant comme d'un même genou l'ailette rouge, l'homme et la femme veillent à la cuisine de leur champ, comme la ménagère au repas qui fume. Et l'Annamite puise l'eau avec une espèce de cuiller ; dans sa soutane noire avec sa petite tête de tortue, aussi jaune que la moutarde, il est le triste sacristain de la fange ; que de révérences et de génuflexions tandis que d'un seau attaché à deux cordes le couple des nhaqués va chercher dans tous les creux le jus de crachin pour en oindre la terre bonne à manger!
 

Connaissance de l'Est. Œuvre Poétique, Gallimard, Pléiade, p. 115 - D.R.

Portrait par un peintre chinois vers 1895
Portrait par un peintre
chinois vers 1895

Écrit en même temps que les Vers d'Exil, mais publié plus tôt, dès 1900, Connaissance de l'Est forme un ensemble beaucoup plus volumineux. Il s'agit d'un recueil de poèmes en prose composés presque tous en Chine, et groupés en deux parties inégales. La première, de beaucoup la plus longue, a été rédigée entre 1895 et 1900 ; la seconde, entre 1900 et 1905, à un moment où d'autres projets avaient la préférence de l'auteur.
Le titre indique assez clairement ce qu'a été le projet initial : il s'agissait pour le nouveau venu d'apprendre à connaître ce pays de l'Est où il venait de s'établir, de faire connaissance avec lui. De là ces textes sur ce que nous appellerions aujourd'hui la culture chinoise : jardins, théâtre, idéogrammes… De là aussi les descriptions d'arbres exotiques, d'animaux, ou de paysages.
Mais décrire ne suffit pas. Claudel, appliquant aux choses d'Orient la question que Mallarmé lui a, dit-il, enseigné à poser en toute occasion ("Qu'est-ce que ça veut dire ?"), considère chacun des êtres et des spectacles qui s'offrent à lui comme un signe. Il s'emploie donc à le déchiffrer, et, sans rien lui ôter de son poids charnel et de son épaisseur concrète, à découvrir ce qu'il "veut dire". Ainsi, le poème "Octobre" livre le mot que le paysage d'automne "signifie" ; ou bien encore le porc "enseigne" à ne pas chercher la vérité au moyen du seul regard, mais avec "tout cela sans réserve qui est [soi]-même". Connaissance de l'Est peut prendre ainsi l'aspect d'un livre de sagesse, où la préoccupation religieuse demeure extrêmement discrète, étant traitée le plus souvent sur le mode de l'allusion.
Au demeurant le volume, où se mêlent l'évocation très sensuelle de très terrestres nourritures et les symboles de l'Invisible, fait voisiner des textes passablement hétérogènes : à côté des descriptions, on rencontre des récits de rêves ("Rêves"), des poèmes qui réécrivent des légendes chinoises ("La cloche") ou des mythes japonais ("La légende d'Amaterasu"), des relations d'excursion qui sonnent comme de petites épopées, des réflexions à caractère philosophique voire théologique. À mesure que le temps passe, que l'auteur s'accoutume à cet "Est" dans lequel il vit, il éprouve de moins en moins le besoin de le prendre comme objet de regard et de méditation. On trouve ainsi vers la fin du livre des poèmes qui n'ont plus aucun rapport nécessaire avec l'Orient, tels la "Proposition sur la lumière", ou "Sur la Cervelle", ou encore "Dissolution", le poème qui ferme le recueil et qui évoque à la fois le voyage du retour et la dissolution de toutes les formes singulières dans l'Absolu marin.
Pourtant Connaissance de l'Est, en dépit de cette grande diversité de motifs, n'est pas un livre disparate. S'il en est ainsi, il le doit sans doute à une grande cohérence de ton, et à une remarquable qualité stylistique. Dramaturge et poète, Claudel est aussi l'un des premiers prosateurs de son temps, et c'est en écrivant Connaissance de l'Est qu'il a forgé son instrument. La phrase souvent complexe, fortement charpentée, accentue volontiers la visibilité des connecteurs logiques ; elle parvient à conjuguer avec bonheur des influences a priori peu compatibles (Mallarmé, Renard, Rimbaud…) et des registres très différents : le solennel et le trivial, l'analyse raisonnée (empruntant parfois au discours des sciences) et le lyrisme. Le vers, exclu du poème en prose, revient insidieusement sous l'aspect de formules fortement rythmées, parfois isolées par un blanc. De cette manière, le livre contribue à ce débat de la prose et du vers, engagé par Baudelaire, continué par Rimbaud, et que le "verset" claudélien dans le théâtre ou dans les Odes prolonge également d'une autre manière.

 

Claude-Pierre PEREZ
perezc@up.univ-aix.fr

 

Bibliographie :
Claude-Pierre Perez, Le défini et l’inépuisable. Essai sur Connaissance de l’Est, Les Belles Lettres, 1995.