Paul Claudel Cent Phrases pour éventailL'homme et l'œuvre Réception de Claudel

Inconnu et (mal) connaissant : Claudel en Chine

1.      Claudel en Chine comme « connaisseur de l'est »

Paul Claudel ne vécut dans aucun autre pays étranger aussi longtemps qu'en Chine. La durée totale de ses trois grands séjours équivaut à peu près à 12 années de sa vie passées chez les Chinois, une durée incroyablement longue pour un jeune diplomate.

De juillet 1895 à octobre 1899, Claudel fut consul suppléant à Shanghai 上海(Changhaï), puis vice-consul à Fuzhou 福州(Fou-Tchéou), entre temps il voyagea beaucoup dans le Sud du pays et travailla pendant quelques mois à Hankou汉口 (Hankéou) (de mars à septembre 1897). De janvier 1901 à décembre 1904, il fut consul à Fuzhou; de mai 1906 à août 1909, premier secrétaire à la Légation de la République française à Beijing 北京(Pékin), puis consul à Tianjin天津 (Tien-Tsin).

Pendant cette période de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, il écrivit beaucoup: des poèmes : Connaissance de l'Est, presque la totalité des Cinq grandes Odes (la deuxième partie des Muses, l'Esprit et l'eau, Magnificat, La Muse qui est la grâce et La Maison fermée) ; des pièces de théâtre : Le Repos du septième jour, La Ville (2e version), La Jeune Fille Violaine (2e version). On peut dire que l'époque de sa vie en Chine est une des plus brillantes périodes de sa carrière littéraire.

Quant à la cause de l'influence de la civilisation chinoise sur Claudel, il faut ajouter à la curiosité du jeune poète pour le monde exotique de l'Extrême-Orient la coïncidence de son tempérament avec la culture chinoise. Etouffé par l'atmosphère des milieux littéraires et artistiques de l'Europe de l'époque, assoiffé de dépaysement en Extrême-Orient, Claudel recherchait une « connaissance de l'Est ». En effet, il y trouva ce qu'il avait envie d'y trouver. Il vit dans le théâtre chinois, dans d'autres domaines littéraires et artistiques de ce pays du Milieu, ce qu'il était en train de chercher pour sa propre création littéraire : un art théâtral très libre et une doctrine taoïste qu'il trouvait profitable malgré sa foi catholique.

 

2.     Claudel était-il un vrai connaisseur de Chine ?

Mais Claudel aime-t-il la Chine? La réponse est contradictoire. D'une part, la Chine était exotique, tout à fait inconnue et attirante pour lui : le pays, les gens, les idées, tout y était d'une autre nature ; en même temps, l'Empire du Milieu lui semblait être une prison qui se fermait sur elle-même ; il s'y sentait étranger et enfermé.

Avant que Claudel allât en Chine, l'Empire du Milieu restait pour lui comme pour la plupart des Occidentaux de l'époque un pays merveilleux et mystérieux. Tout ce que les Européens pouvaient savoir de la Chine lointaine, provenait des descriptions et des présentations dans les ouvrages de sinologues-missionnaires, surtout des jésuites.

Après qu'il eut mis les pieds sur le sol chinois, Claudel entra en contact avec les pères jésuites. Les points de vue de ces derniers influencèrent certainement le jeune consul surtout en ce qui concerne la civilisation chinoise. Mais Claudel était plutôt poète que diplomate. Il était très sensible à ce qui est poétique dans la culture traditionnelle chinoise. Et c'est justement cette sensibilité qui détermina son inclination pour le taoïsme et son indifférence à l'égard du confucianisme ; c'est aussi cette sensibilité qui le pousse plus vers Zhuangzi (Tchouang-tseu) 庄子que vers Laozi (Lao-tseu) 老子, tous deux « pères du système taoïste ».

Ses sentiments contradictoires envers la Chine viennent de son propre caractère et de sa personnalité. Etant diplomate, il devait connaître les domaines politique, économique, culturel et moral du pays. Dans cette optique, il voyait un empire féodal en pleine décadence. Etant poète, il voyait de la poésie partout : dans les paysages pittoresques, parmi le peuple laborieux, dans la douceur du vent printanier, la verdure des rizières, ou la tranquillité des pagodes antiques, dans le parfum enivrant de la moisson, dans l'éclat des fruits d'or... Etant homme de théâtre, il s'intéressait énormément à l'aspect spectaculaire du théâtre chinois, surtout à la forme scénique et à la diversité des éléments théâtraux.

Ses idées religieuses le conduisaient à observer et à juger tout d'un oeil sévèrement catholique. Après sa conversion, il essaya par tous les moyens de se consacrer et de consacrer ses personnages littéraires à Dieu. Il cherchait toutes les occasions d'exprimer sa conviction religieuse et sa volonté d'évangéliser les « peuples barbares ». Etant écrivain, Claudel pouvait admirer la Chine naturelle, décrire sous sa plume tout ce qui était beau et vrai. Mais étant écrivain catholique, il vit d'abord en cet empire « sous le signe du dragon » une prison, un enfer, parce que ce pays était renfermé sur lui-même et excluait la lumière éternelle du Créateur.

Les textes regroupés dans Sous le signe du Dragon montrent ce que comprend et ce que découvre Claudel de la civilisation chinoise, alors que dans ses oeuvres dramatiques et poétiques, l'ancienne Chine culturelle se présente à travers toutes sortes d'empreintes d'images, de comparaisons, de symboles, de métaphores, de paraboles, d'allégories...

L'utilisation des sujets chinois dans Le Repos du septième jour, Partage de midi et Le Soulier de satin, ainsi que les images littéraires rattachées à ces sujets peuvent représenter, mais jamais embrasser, loin de là, la connaissance et la réflexion du dramaturge français sur la civilisation chinoise. Cette connaissance est large et abondante, mais éparse et flottante ; sa réflexion est profonde, intelligente, mais arbitraire, changeante et capricieuse. Il n'est donc pas étonnant que les « choses de la Chine » apparaissent souvent défigurées dans ses écrits.

 

3. Un comparatiste malgré lui

Don Rodrigue, héros « espagnol » du Soulier de satin, « adore les comparaisons[1]. » Son créateur Paul Claudel aussi :

Tout ce qui n'est pas identité est différence. Tout ce qui est différence est rapport. Tout ce qui n'est pas Dieu est l'image de Dieu. Toute image résulte d'une différence qui rend possible la comparaison[2].

 

Sans doute Paul Claudel est-il l'un des premiers poètes français qui aient connu l'immensité de notre terre. Il a visité toute la planète. Il a possédé la faculté de réincarner en lui plus d'une race étrangère : Chine, Japon, Pologne, Israël...

Sa vie à l'étranger (environ douze ans en Chine, plus une vingtaine d'années, avant et après son séjour en Chine, de vie diplomatique dans les quatre coins du monde) lui permit d'acquérir une expérience extrêmement riche et importante et d'établir un contact personnel avec des civilisations différentes.

Cette expérience personnelle (voyager, converser, discuter, voir, écouter, etc.) est absolument indispensable pour connaître vraiment un pays, un peuple et une culture. Elle ne peut absolument pas être remplacée par la simple lecture ; en revanche, elle est inséparable d'une lecture riche. Une connaissance de l'Est (notamment de la Chine) par tous ces moyens permet à Claudel de mieux comparer les civilisations différentes et de mieux réfléchir sur leur similitude et leur diversité.

Dans son travail de comparaison, le point de départ est clairement et préalablement posé : la civilisation européenne, ayant pour religion de base le christianisme, et plus strictement le catholicisme. Elle est même, si l'on peut dire, son seul critère de comparaison et de jugement. La civilisation chinoise n'est qu'un système de référence.

A cause de sa forte conscience religieuse, Claudel observait tout et tous d'en haut, comme un véritable dieu. Ceci ne l'empêche pas, bien sûr, de saisir facilement l'essentiel de la culture de l'ancienne Chine, mais ne le conduisit pas à réfléchir consciencieusement à la cause de la naissance de divers phénomènes culturels indigènes, à leurs conséquences dans le développement du pays et à leurs caractéristiques sous tous les aspects.

Dans sa création littéraire, Claudel faisait de temps en temps des comparaisons entre divers éléments de cultures différentes. Cette recherche tout à fait consciencieuse lui demandait de concevoir tout dans son oeuvre autour de thèmes et d'images fort ordinaires et fort communs. Nous disons « tout dans son oeuvre » : le sujet, l'ossature, le décor, le langage, le caractère des personnages, etc. Dans tout cela, on voit des traces de toutes les civilisations, avec toutes leurs nuances.

Prenons un exemple : le thème des « amants séparés » est un thème universel et éternel. Cependant, Claudel y introduit beaucoup d'images mélangées. D'abord, il s'agit de sa propre aventure sentimentale, cette trace est indéniable. Ensuite, certains chercheurs voient en Ysé et Mesa les silhouettes de Tristan et Yseult[3]. Quant à nous, nous trouvons dans les images telles qu'« étoiles », « Voie lactée », « fil », « navette » dans Le Soulier de satin les empreintes de la légende chinoise du Bouvier et de la Tisserande(牛郎织女的传说). Suivant cette logique, nous voyons encore d'autres traces d'images de tisserand dans d'autres pièces claudéliennes ; on peut ainsi se faire un idée de l'influence considérable de la belle légende chinoise des « amants stellaires » sur Claudel.

Un autre exemple : dans l'enfer claudélien, plusieurs chercheurs ont distingué les influences de Homère, de Virgile et de Dante[4]. Certains croient même y voir une trace indienne[5]. Nous en revanche voyons dans ce thème de l'enfer un « cocktail ». Les légendes chinoises de Tang Taizong(唐太宗) et de Mulian(目连), très répandues dans le théâtre traditionnel, les romans et le folklore chinois ont certainement laissé leur empreinte dans la descente de l'Empereur aux enfers du Repos du septième jour.

Les exemples des « amants séparés et de l'enfer suffisent à justifier l'universalité des images claudéliennes. Claudel cherchait presque toujours, dans ses oeuvres des images cosmopolites pour révéler les thèmes universels. Mais tous ces thèmes et images s'arrangent et se développent chez Claudel dans l'ordre établi par l'omnipuissance de Dieu. Les thèmes et images littérairement universels servent l'Esprit suprême sous la plume de cet écrivain très catholique.

 

4.     Etudes claudéliennes en Chine

En ce qui concerne le rapport entre Paul Claudel et la Chine, il existe déjà des ouvrages sérieux et importants tels que Claudel et l'Univers chinois de Gilbert Gadoffre. Mais celui-ci nous semble loin d'être suffisant. Surtout en Chine, les études claudéliennes restent, jusqu'à aujourd'hui, encore inexistantes ou presque. Si l'on demande à un Chinois qui est Claudel, il répondrait qu'il ne sait pas. Si on veut lui souffler le mot en disant que Claudel est une personne française très célèbre, alors, il répondra peut-être: « Ah oui, Camille Claudel, l'amante de Rodin.» Claudel reste presque inconnu dans la Chine d'aujourd'hui. Les jeunes lecteurs chinois ne connaissent presque rien de ce consul français à Fuzhou et à Tianjin. Parmi ses poèmes, il n'y a que Connaissance de l'Est qui soit traduit en chinois[6]. Pour ses drames, citons traduction de La Ville et celle du Soulier de satin vient seulement d'être réalisée[7]. La revue Littérature mondiale 《世界文学》 a publié un numéro spécial sur Paul Claudel en 1995[8]. D'autres traductions des écrits claudéliens demeurent encore rares[9].

La cause de cette ignorance chez les Chinois est triple:

1) politique : Claudel était en Chine au titre de consul français à la fin de la dynastie des Qing, époque du plein déclin de l'Empire du Milieu. Il a longtemps été considéré comme l'un des représentants de l'impérialisme français, surtout à cause de la coïncidence de ses séjours dans cette période de troubles où se produisirent beaucoup de conflits (notamment militaires) entre la Chine et la France. Les études claudéliennes ne trouvaient pas d'appui gouvernemental en Chine, ou étaient mêmes critiquées de la part des autorités.

2) religieuse : les idées religieuses de Claudel restent une des raisons pour lesquelles il est peu lu même en France, et encore moins en Orient. Le christianisme a déjà éprouvé beaucoup de difficultés à pénétrer dans la culture de la Chine et en eut encore plus à se généraliser chez les Chinois[10].

3) poétique : il faut avouer que Claudel est un écrivain difficile dont la traduction et la critique des oeuvres demandent une « connaissance de l'Ouest » à toute personne qui s'y attache. Malheureusement peu de chercheurs chinois ont, jusqu'à aujourd'hui, à la fois un intérêt particulier pour l'auteur du Soulier de satin et une connaissance assez solide de la poésie et de la pensée religieuse de Claudel.

Cependant, nous avons l'intention de continuer les recherches sur Claudel et sur son rapport avec la Chine. Mais, de façon générale, il faut peut-être attendre un certain temps pour que les études claudéliennes prennent leur essor dans cette Chine où le poète a vécu pendant une quinzaine d'années.

Zhongxian Yu



[1] Paul CLAUDEL, Théâtre, II, "Bibliothèque de la Pléiade" (Gallimard), 1965. p. 827.

[2] Paul CLAUDEL, OEuvres complètes, Gallimard, t. XX, p. 387.

[3] Voir Pierre BRUNEL, « Partage de midi et le Mythe de Tristan », Revue des Lettres modernes, 1985.

[4] Voir des articles dans La Revue des Lettres modernes, n° 366-369.

[5] Bernard HUE, Littérature et arts de l'Orient dans l'oeuvre de Claudel, Librairie C. Klincksieck, p. 85-99.

[6] Renshi dongfang 《认识东方》(Connaissance de l'Est), traduit par XU Zhimian徐知免, Baihua wenyi chubanshe, 百花文艺出版社Tianjin天津, 1997.

[7] Chengshi 《城市》 (la Ville, deuxième version), traduit par YU Zhongxian余中先, dans Xifang xiandai xiju liupai zuoping xuan 《西方现代戏剧流派作品选》 [Oeuvres choisies du théâtre moderne occidental], Zhongguo xiju chubanshe中国戏剧出版社, Beijing北京, 1990.

Duanzixie 《缎子鞋》 (le Soulier de satin, texte intégral), traduit par YU Zhongxian余中先, Anhui wenyi chubanshe安徽文艺出版社, Hefei合肥, 1992.

[8] Dans ce numéro spécial, ont été publiés, en traduction chinoise, certains poèmes de Connaissance de l'Est, des Petits poèmes d'après le chinois et les Autres poèmes d'après le chinois, ainsi que certains écrits de Claudel en prose.

[9] On peut encore citer: Yimudaier《以目代耳》 (l'oeil écoute) , traduit par LUO Xinzhang 罗新璋, Guoli bianyi guan, 国立编译馆Taiwan台湾, 1997.

[10] Cf. André CHIH, L'Occident "chrétien" vu par les Chinois vers la fin du XIXe siècle (1870-1900). PUF, Paris, 1962.