L'homme et l'œuvre
L'œuvre poétique
Connaissance de l'Est
Écrit en même temps que les Vers d'Exil, mais publié plus
tôt, dès 1900, Connaissance de l'Est forme un ensemble beaucoup
plus volumineux. Il s'agit d'un recueil de poèmes en prose composés
presque tous en Chine, et groupés en deux parties inégales. La
première, de beaucoup la plus longue, a été rédigée
entre 1895 et 1900 ; la seconde, entre 1900 et 1905, à un moment où
d'autres projets avaient la préférence de l'auteur.
Le titre indique assez clairement ce qu'a été le projet initial :
il s'agissait pour le nouveau venu d'apprendre à connaître ce pays
de l'Est où il venait de s'établir, de faire connaissance
avec lui. De là ces textes sur ce que nous appellerions aujourd'hui la
culture chinoise : jardins, théâtre, idéogrammes
De
là aussi les descriptions d'arbres exotiques, d'animaux, ou de paysages.
Mais décrire ne suffit pas. Claudel, appliquant aux choses d'Orient la
question que Mallarmé lui a, dit-il, enseigné à poser en
toute occasion ("Qu'est-ce que ça veut dire ?"), considère
chacun des êtres et des spectacles qui s'offrent à lui comme un
signe. Il s'emploie donc à le déchiffrer, et, sans rien lui ôter
de son poids charnel et de son épaisseur concrète, à découvrir
ce qu'il "veut dire". Ainsi, le poème "Octobre" livre
le mot que le paysage d'automne "signifie" ; ou bien encore le porc
"enseigne" à ne pas chercher la vérité au moyen
du seul regard, mais avec "tout cela sans réserve qui est [soi]-même".
Connaissance de l'Est peut prendre ainsi l'aspect d'un livre de sagesse,
où la préoccupation religieuse demeure extrêmement discrète,
étant traitée le plus souvent sur le mode de l'allusion.
Au demeurant le volume, où se mêlent l'évocation très
sensuelle de très terrestres nourritures et les symboles de l'Invisible,
fait voisiner des textes passablement hétérogènes : à
côté des descriptions, on rencontre des récits de rêves
("Rêves"), des poèmes qui réécrivent des
légendes chinoises ("La cloche") ou des mythes japonais ("La
légende d'Amaterasu"), des relations d'excursion qui sonnent comme
de petites épopées, des réflexions à caractère
philosophique voire théologique. À mesure que le temps passe, que l'auteur
s'accoutume à cet "Est" dans lequel il vit, il éprouve
de moins en moins le besoin de le prendre comme objet de regard et de méditation.
On trouve ainsi vers la fin du livre des poèmes qui n'ont plus aucun
rapport nécessaire avec l'Orient, tels la "Proposition sur la lumière",
ou "Sur la Cervelle", ou encore "Dissolution", le poème
qui ferme le recueil et qui évoque à la fois le voyage du retour
et la dissolution de toutes les formes singulières dans l'Absolu marin.
Pourtant Connaissance de l'Est, en dépit de cette grande diversité
de motifs, n'est pas un livre disparate. S'il en est ainsi, il le doit sans
doute à une grande cohérence de ton, et à une remarquable
qualité stylistique. Dramaturge et poète, Claudel est aussi l'un
des premiers prosateurs de son temps, et c'est en écrivant Connaissance
de l'Est qu'il a forgé son instrument. La phrase souvent complexe, fortement
charpentée, accentue volontiers la visibilité des connecteurs
logiques ; elle parvient à conjuguer avec bonheur des influences a priori
peu compatibles (Mallarmé, Renard, Rimbaud
) et des registres très
différents : le solennel et le trivial, l'analyse raisonnée (empruntant
parfois au discours des sciences) et le lyrisme. Le vers, exclu du poème
en prose, revient insidieusement sous l'aspect de formules fortement rythmées,
parfois isolées par un blanc. De cette manière, le livre contribue
à ce débat de la prose et du vers, engagé par Baudelaire,
continué par Rimbaud, et que le "verset" claudélien
dans le théâtre ou dans les Odes prolonge également d'une
autre manière.
Claude-Pierre PEREZ
perezc@up.univ-aix.fr
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| Extrait : LE RIZ |
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"C'est la dent que nous mettons à la terre même avec
le fer que nous y plantons, et déjà notre pain y mange à
la façon dont nous allons le manger. Le soleil chez nous dans le
froid Nord, qu'il mette la main à la pâte; c'est lui qui
mûrit notre champ, comme c'est le feu tout à nu qui cuit
notre galette et qui rôtit notre viande. Nous ouvrons d'un soc fort
dans la terre solide la raie où naît la croûte que
nous coupons de notre couteau et que nous broyons entre nos mâchoires. |
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