Paul Claudel

L'homme et l'œuvre
L'œuvre dramatique

La trilogie
des Coûfontaine

L'Otage, Le Pain dur et Le Père humilié constituent un ensemble homogène et original caractérisé par sa continuité, sa théâtralité, son symbolisme historique et religieux. Les trois pièces, écrites à quelques années d'intervalle (L'Otage en 1908-1910, Le Pain dur en 1913-1914, Le Père humilié en 1915-1916), forment en effet, selon les mots de l'auteur, un "cycle de drames", une "trilogie", une "saga" relatant les destinées d'une même famille au cours du XIXe siècle. L'Otage évoque, entre les dernières années du Premier Empire et la Restauration, le sacrifice de Sygne de Coûfontaine, une aristocrate dont la famille a été décimée sous la Révolution, contrainte d'épouser Turelure, un roturier défroqué, ancien " boucher de 93 ", devenu Préfet de l'Empire, en échange de la délivrance du Pape, emprisonné par Napoléon et imprudemment enlevé par son cousin Georges, auquel elle avait promis sa main. Le Pain dur est la "suite" de L'Otage, au plan historique et dramatique: sous le règne de Louis-Philippe, Louis de Coûfontaine, fils de Sygne et de Turelure, affronte son vieux père, auquel il doit disputer sa fortune et sa fiancée, Lumîr, une exilée polonaise, et le tue accidentellement, avant d'épouser Sichel, sa maîtresse, une Juive. Le Père humilié enfin se situe à Rome, au temps de l'unité italienne et de l'annexion des États du Pape : Pensée, la fille aveugle de Sichel et de Louis de Coûfontaine, est amoureuse et aimée d'Orian de Homodarmes, un neveu et fils adoptif du Pape, tué pendant la guerre de 1870 et dont elle attend un enfant - laquelle aurait été à son tour l'héroïne d'un quatrième drame, imaginé mais jamais écrit.

Claudel, dans ses Mémoires improvisés, considérait que ces œuvres inauguraient dans sa création dramatique une "nouvelle étape", une "nouvelle ère", où son "drame intérieur", prépondérant dans les pièces antérieures, était subordonné à un "point de vue extérieur". Stimulé par divers projets de mise en scène et par la création de L'Annonce faite à Marie en 1912, il accordait désormais beaucoup plus d'attention à la précision du décor, à l'humanité des personnages, à la vivacité du dialogue. L'auteur de L'Otage, estimant, dans une lettre à Gide du 22 décembre 1910, avoir réussi à "tenir en bride le lyrisme" qui était son "grand ennemi", se flattait d'avoir écrit une pièce "beaucoup plus dramatique et scénique" que les précédentes. Le Pain dur est le plus dépouillé de ses drames, et si la poésie resurgit dans Le Père humilié, la trilogie dans son ensemble est caractérisée par une écriture et une composition plus conformes aux nécessités de la scène.

La théâtralité des trois drames tient aussi à leur insertion dans l'histoire. La documentation de l'auteur est solide. Non qu'il se soit interdit quelques libertés avec les faits, comme l'invention, dans L'Otage, du rocambolesque enlèvement du Pape. Mais le monde et le climat de la Révolution, de l'Empire et de la Restauration sont puissamment évoqués dans L'Otage. À l'arrière-plan du Pain dur, sous la Monarchie de Juillet, est esquissé tout "un demi-siècle d'histoire" : le colonialisme avec la mise en valeur de l'Algérie, le capitalisme et l'industrialisation avec la construction des voies ferrées, le démembrement de la Pologne et l'émancipation des Juifs. Au-delà de la matérialité des faits, les trois drames offrent le modèle d'une histoire "synthétique et stylisée", illustrant l'affrontement des classes et des idéaux dans la société moderne : dans L'Otage, l'échec de l'aristocratie impuissante à s'adapter au monde issu de la Révolution ; dans Le Pain dur, le déchaînement des passions et des ambitions attisées par l'appât du profit ; dans Le Père humilié, l'opposition des valeurs spirituelles incarnées par le Pape et des aspirations nationalistes en Italie. Mais à travers et par-delà les aventures individuelles et les conflits collectifs, ces drames à la fois "réalistes" et "symboliques" illustrent le débat permanent entre les exigences religieuses et les intérêts matériels dans une société rongée par l'oubli et la nostalgie de Dieu.

L'Otage, créé par Copeau au Vieux-Colombier en 1914, a été souvent repris. Le Pain dur et Le Père humilié ont été plus tardivement et plus rarement représentés. Les trois pièces ont été montées de façon continue par Marcel Maréchal au théâtre de Célestins à Lyon en 1990 et au théâtre du Rond-Point à Paris en 1995. Elles ont été jouées au théâtre du Nord-Ouest à Paris, en 2002-2003, dans le cadre des représentations de l'œuvre intégrale de Claudel.

Michel Lioure

 
Bibliographie
Georges Cattaui, Claudel. Le Cycle des Coûfontaine et le mystère d'Israël, Paris, Desclée De Brouwer, 1968.
Pierre Brunel, L'Otage de Paul Claudel ou le théâtre de l'énigme, Archives des Lettres Modernes, n°53, 1964 (2).
Jean-Pierre Kempf et Jacques Petit, Études sur la "Trilogie" de Claudel. Archives des Lettres Modernes. 1. L'Otage, n°66, 1966 (6) ; 2. Le Pain dur, n°77, 1967 (4) ; Le Père humilié, n°87, 1968 (3).
Jean-Pierre Kempf et Jacques Petit, L'Otage de Paul Claudel, introduction, variantes et notes, Annales littéraires de l'Université de Besançon, n°194, Les Belles Lettres, 1977.
Id., Le Pain dur de Paul Claudel, introduction, variantes et notes, Annales littéraires de l'Université de Besançon, n°170, Les Belles Lettres, 1975.
Paul Claudel, IV, L'Histoire, Revue des Lettres Modernes, n°150-152, Minard, 1967.


L'Otage de Claudel   L'Otage,
mise en scène
Bernard Sobel
Théâtre de Gennevilliers
Photo Élisabeth Carecchio (DR)
Extraits :

TURELURE.- Est-ce contre le Roi que la révolution a été faite, ou contre Dieu ? ou contre les nobles, et les moines, et les parlements, et tous ces corps biscornus ! Entendez-moi :
C'est une révolution contre le hasard !
Quand un homme veut remettre son bien ruiné en état,
Il ne va pas s'embarrasser superstitieusement d'usage et de tradition, ni continuer à faire simplement ce qu'il faisait.
Il a souci de choses plus anciennes qui sont la terre et le soleil,
Se fiant dans sa propre raison.
[………]
(...)

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