Paul Claudel Cent Phrases pour éventail

L'homme et l'œuvre
Ouvertures

Claudel et l'Extrême-Orient

Claudel débarque le 14 juillet 1895 à Shanghai comme attaché au Consulat Général. Gérant du vice-consulat de Fou-tchéou de mars à décembre 1896, puis titulaire du 19 janvier à novembre 1899, il est nommé consul en septembre 1898. Il y revient de novembre 1901 à la fin de 1904. Il est consul à Tien-tsin, de juillet 1906 à août 1909.
Il est ambassadeur au Japon du 19 novembre 1921 au 17 février 1927.
Préparé par l'esprit symboliste, impressionné par le théâtre annamite lors de l'exposition universelle de 1899, il renouvelle en Extrême-Orient son inspiration et sa réflexion sur l'art.
Ses sentiments en Chine sont partagés. Ravi de découvrir une civilisation selon son cœur, il est ulcéré de vivre l'écroulement du vieil empire. Son premier succès, la signature du contrat de l'Arsenal de Fou-tchéou en octobre 1896, lui laisse des regrets vite transformés en amertume. Il voulait, comme Giquel qui le fonda en 1868, doter la Chine d'une industrie et de cadres modernes. Faute de crédits, l'enseignement, essentiel à ses yeux, est sacrifié. De plus, la génération des grands mandarins réformateurs est éteinte. L'administration est incompétente et hostile. Elle condamne l'Arsenal à une survie misérable.
De mars à septembre 1897, nommé à Hank'éou, il négocie le contrat du chemin de fer Hank'éou-Pékin.
Connaissance de l'Est fut écrit de juillet 1895 à octobre 1899 et de 1902 à 1905. Dès le premier poème est manifeste, par le titre même, "Le Cocotier", l'intention de révéler, comme Mallarmé et plus tard Ponge, l'essence de la chose, ce qu'elle a à dire.
Le sentiment du tragique traverse le recueil. Certains titres, comme "Tombes-Rumeurs" manifestent la présence de la mort, à l'intérieur de la ville, notamment.
Le mystique a fait l'éloge du vide, l'économiste regrette que "l'administration, la justice, le culte, la monarchie, ne découvrent pas par des contrastes moins étranges [que les jachères et les décombres] une moins béante lacune, de vains simulacres et leurs ruines." ("Halte sur le canal", Po., p. 78).
"Religion du signe" (p. 46) ébauche le projet d'une écriture rivale de la peinture : le signe chinois est "un être schématique, une personne scripturale, ayant, comme un être qui vit, sa nature et ses modalités, son action propre et sa vertu intime, sa structure et sa physionomie".
Le Repos du septième jour, janvier-17août 1896, est marqué par l'influence des Jésuites en Chine : les "mentalités primitives" annoncent la révélation chrétienne, au lieu de porter la mort comme le paganisme de L'Échange. La mystique taoïste du vide et de l'équilibre cosmique inspire le troisième acte.
Mais le pessimisme social s'affirme. Une société fondée sur la violence des premiers conquérants, sur l'autocratie de son fondateur, où la magie tient lieu de religion n'a de salut que dans le recours au divin.
Mai 1898 : seconde version de La Ville. Fortifié dans sa vocation d'économiste, Claudel répudie tout anathème sur l'argent : "Comme l'or est le signe de la marchandise, la marchandise aussi est un signe. / Du besoin qui l'appelle, de l'effort qui la crée, / Et ce que tu nommes échange, je le nomme communion." (Th. 1, p. 463).
Début 1901, après une retraite à Ligugé, rencontre de Rosalie Vetch et drame de l'amour impossible jusque : "Son départ - 1er août 1904." (Journal, 1, p. 3).
En juillet 1904, attaques d'un rival mécontent de Francis Vetch qui l'accuse de favoritisme. Inspection d'envoyés du ministère après le départ de Rosalie.
Partage de Midi (1905) rend compte de la passion vécue. Le contexte chinois fournit le cadre géographique et historique. La passion du gain de l'Européen est très chimérique si l'on en croit la correspondance consulaire.
En juillet 1906, Claudel, consul à Tien-tsin y administre la concession française. En mars 1909, il répond aisément à une enquête sur sa gestion.
"Les Muses" sont composées à Fou-tchéou, en 1904, "L'Esprit et l'Eau" est commencé à Pékin, en 1906, les odes suivantes sont écrites à Tien-tsin de 1907 à 1908.
L'Otage, commencé en 1908 doit à l'expérience chinoise, outre l'affairisme de Turelure, son rêve de renforcer l'unité nationale par le chemin de fer.
1909, Sous le signe du dragon constitue une tude d'ensemble sur la Chine.
Les regards en arrière sont apaisés et plus favorables à la Chine : "Les superstitions chinoises" (1910), "Choses de Chine" (1936), "Souvenirs de Pékin" (1937), "Éloge du Chinois" (1949), "La lanterne aux deux pivoines" (1942). "Les petits poèmes d'après le chinois" et "Autres poèmes d'après le chinois" sont écrits à partir de 1937.
Son court séjour au Japon du 28 mai au 21 juin 1898 a révélé son accord avec l'âme japonaise : communion au sacré des lieux et des cérémonies dans "L'Arche d'or dans la forêt", découverte par "Le Promeneur" de l'analogie, la nouvelle logique où l'initiative revient au poète, puisque "cette secrète parenté par qui la noirceur de ce pin épouse là-bas la claire verdure de ces érables, c'est son regard seul qui l'avère […]" (Po., p. 85).
Dans le même esprit, il composera lors du second séjour à Fou-tchéou, en août 1903, Connaissance du temps et, en 1904, Traité de la co-naissance au monde et de soi-même : connaître, c'est co-naître, naître à la chose et la faire naître à soi.
Pour "Çà et là", l'art de l'Oriental imite la nature au lieu de la copier, l'exprime au lieu de s'exprimer, dégage d'un clignement d'œil la loi et au lieu d'exploiter le point de vue, noue un "pacte exquis entre l'œil et le spectacle", rend son regard "indispensable à l'harmonie du tableau qu'il envisage" (p. 86, 88).

Nommé ambassadeur au Japon en janvier 1921, Claudel séjourne à Tokyo ou Chuzenji de novembre 1921 à janvier 1925 et de février 1926 à février 1927. La politique culturelle de "l'Ambassadeur-poète" s'affirme notamment par la création de la Maison franco-japonaise à Tokyo.
En septembre 1922, La Femme et son ombre (2ème vers., juin 1926), son premier Nô, témoigne d'une osmose avec la culture japonaise qu'illustrera la dramaturgie de la seconde version de L'Échange et, désormais, tout son théâtre, ainsi que les commentaires bibliques : le théâtre est l'endroit qui est nulle part. Il est attente comme le Nô. Et c'est toujours une femme qui arrive. Elle arrive "de la part de l'inconnu", comme "le shité est toujours l'Ambassadeur de l'Inconnu" ("Nô", Contacts et circonstances, Pr., p. 1169).
Commencé en mai 1919, Le Soulier de satin est achevé au Japon en octobre 1924. L'Ange de Prouhèze, à la troisième Journée, sc. 8, a la forme d'un Gardien de Nara. Surtout, la dramaturgie poétique de la quatrième Journée, sc. 2, est inspirée des paroles des artistes japonais : la question "Pourquoi", la grande leçon d'absence et de silence de leurs paysages, ainsi que de la réaction violente de Rodrigue qui veut faire de l'art la réalisation parfaite d'un Moi inachevé.
Octobre 1924, Le Vieillard sur le mont Omi (poème).
Juin 1926, Le peuple des hommes cassés (Nô).
1926, L'oiseau noir dans le soleil levant (articles sur le Nô : le "Kabouki", le "Bougakou", le "Bounrakou").
Juin 1926, Cent Phrases pour éventails : Inspirées du Haïkaï japonais, ces courtes phrases rivalisent avec l'art pictural pour créer l'idéogramme occidental, unité vivante, immédiatement lisible. Chaque élément de l'écriture japonaise répond aux caractères latins. La phrase-objet, récusant l'arbitraire du signe, traduit "la collaboration inconsciente de l'œil et de la voix avec l'objet" (Parole et silence de Claudel, N.R.F., p. 525).
Précédées de Souffle des quatre souffles, elles sont aussi le souffle humain qui prend en charge celui du monde, le souffle de la rose saisie dans son évanescence.
La Chine a profondément marqué la spiritualité et l'art de Claudel, le Japon les a révolutionnés.