Cent Phrases pour éventail

L'homme et l'oeuvre
L'œuvre en prose

Paul Claudel Claudel et la sculpture

[ Notice à venir ]


" CAMILLE CLAUDEL STATUAIRE "
 texte de Paul Claudel
 extrait de Positions et propositions I. Œuvre en Prose - Gallimard, Pléiade, p. 274 - D.R.

"Camille Claudel est le premier ouvrier de cette sculpture intérieure.
Toute chambre est comme un vaste secret où le jour qu'elle admet par son côté subit une occulte décantation. Le rayon même et le jeu du soleil n'y pénètrent qu'obliquement, peu d'heures, si encore le ciel voilé de notre climat le permet. Elle ne prend du jour qu'une lumière soutirée ; elle se remplit d'air clair entre ses parois tapissées, ainsi qu'un verre est plein d'eau. Toutes les heures, tous les accidents du ciel se décèlent par une atteinte exquise à la substance de cette atmosphère intérieure et habitée. Alvéole modelé comme par l'emploi de notre propre corps. Les mille objets qui la garnissent, meubles, suspensions, miroirs, s'approprient la clarté ambiante et, du jeu contrasté de leurs ombres et de leurs reflets, sensibles aux détentes les plus fines de l'heure enfermée qui chante, en décomposent le concert. Chacun d'eux n'ayant de valeur que par l'usage que nous en faisons devient de nous-mêmes une expression persistante : de là le caractère pathétique que prennent dans cette pièce, où la personne chère n'est plus, cette lueur de la glace, ce chapeau sur le piano ouvert, ce bouquet de fleurs et de feuilles dans le mystère du soir orange.

Des critiques irréfléchis ont souvent comparé l'art de Camille Claudel à celui d'un autre dont je tais le nom . En fait, on ne saurait imaginer opposition plus complète et plus flagrante. L'art de ce sculpteur est le plus lourd et le plus matériel qui soit. Certaines mêmes de ses figures ne peuvent réussir à se dégager du pain de glaise où elles sont empêtrées. Quand elles ne rampent pas, accolant la boue avec une espèce de fureur érotique, on dirait que chacune étreignant un autre corps essaie de refaire le bloc primitif. De toutes parts, impénétrable et compact, le groupe renvoie la lumière comme une borne.

L'art de Camille Claudel, dès le principe, éclate par les caractères qui lui sont propres. On voit se donner magnifiquement carrière l'imagination la plus forte et la plus naïve, celle qui est proprement le don d'inventer. Son génie est celui des choses qu'elle est chargée de représenter. L'objet sculptural, pour elle, est ce qui est devenu susceptible d'être détaché, cela qui peut être cueilli, actuellement possédé entre des mains intelligentes. Toutes les choses dont l'ensemble sans discontinuité constitue le spectacle offert à nos regards sont animées de mouvements divers dont la composition à certains moments solennels de la durée, en une sorte d'éjaculation lyrique, invente une façon de figure commune, un être précaire et multiple. C'est cet être nouveau et composé, cette clef d'un assemblage de mouvements que nous appelons le motif . Ainsi, comme un soupir qui s'achève en un cri, la joie en juin du pré, n'importe comment, éclate en une fleur enthousiaste ! Un arbre qu'on abat, l'insurgé sur sa barricade, un cheval emporté qu'on maîtrise, l'assassin qui lève une bêche sur sa femme, autant de nœuds et de réductions, autant de clefs, soudain intelligibles, d'une multitude de mouvements et de comparaisons, derrière et alentour, dans le monde et dans notre esprit. Ce sont ces trouvailles qui jaillissent, ainsi que du fond même de la nature, d'un cœur de poète : on les voit surgir de franc jet dans l'œuvre de Camille Claudel avec une espèce d'allégresse ingénue, formant, dans tous les sens de ces adjectifs, l'art du monde le plus " animé " et le plus " spirituel ". (…)

Paul Claudel
Positions et propositions I. Œuvre en Prose.
Gallimard, Pléiade, p. 274 - D.R.

 
> camilleclaudel.asso.fr

 

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