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BULLETIN n°185

Sommaire
Jean-Noël SÉGRESTAA - J'aime les poèmes bibliques
Bibliographie

 
SOMMAIRE

– Trois points de vue sur Le Poëte et la Bible
Jean-Noël SÉGRESTAA : J'aime les poèmes bibliques, 2
Monique ALEXANDRE : Le poète et la Bible. Paul Claudel continuateur des Pères, 10
Claude BARTHE : Claudel et l'exégèse biblique du XXe siècle, 35

Antoinette WEBER-CAFLISCH : Le Soulier de satin, utopie et critique du monde moderne : les conquistadores, le trouveur de quinquina et le capitaliste, 42

– Note de lecture
Catherine BRÉMEAU : Entretien avec Claude Frioux, 68

– Spectacles
Charlotte EMIN : La Cantate à trois voix mise en scène par Jean-François Mariotti, 71
Jean-Noël SEGRESTAA : « Partir pour un départ plus beau », 72

– Colloque
« Claudel et l'histoire littéraire », 74

– Assemblée générale, 76
– Bibliographie, 80
– Annonces, 83
– Nécrologie, 86




J'aime les poèmes bibliques

Les étapes d’un pèlerin d’Emmaüs

Qu’on me permette de commencer cette déclaration d’amour par quelques souvenirs personnels. Après tout, l’amour est affaire de personnes.
Jeune pensionnaire de la Fondation Thiers pour un projet de thèse sur Claudel qui s’est peu à peu enlisé, j’étais voisin de l’appartement du 11 boulevard Lannes qui fut sa dernière demeure. Mon premier soin fut donc d’aller me présenter à Pierre Claudel et à sa sœur Renée qui veillaient avec tant de soin et de ferveur intelligente sur l’œuvre de leur père disparu cinq ans plus tôt. Pierre m’accueillit à bras ouverts, avec cette générosité que n’oublie aucun de ceux qui l’ont connu, et tout de suite il me donna à lire le Journal, qui ne devait être publié que huit ans plus tard, et qui, en cette tumultueuse année 1968 où un oracle vite démenti avait charbonné sur les murs de la Sorbonne « Claudel plus jamais » ne rencontra pas autant d’échos qu’on pouvait l’espérer. Quelle émotion de découvrir ces dix cahiers manuscrits, pleins de collages et de notations intimes, que le grand poète n’avait visiblement remplis que pour lui-même, cédant à toutes les inspirations, et foucades du moment ! Puis il me fit découvrir un autre inédit majeur, le premier commentaire consacré à la Bible, Au milieu des vitraux de l’Apocalypse, écrit dans les années 1928-1930, mais qui ne devait paraître qu’en 1967 dans les Œuvres complètes éditées par Gallimard.
Nouvel éblouissement. Je retrouvais intacts, dans ce chef-d’œuvre inconnu, le bouillonnement d’images, les échos symboliques développés en cercles infinis, l’humour et la truculence du Soulier de satin.
Il faut se rappeler qu’en ces années-là, les « divagations » de Claudel sur la Bible (l’essentiel de son œuvre, pourtant, pendant ses vingt-cinq dernières années) étaient généralement méprisées, même par les claudéliens (le cher Jacques Madaule excepté), on les jugeait anachroniques et anti-scientifiques – ce qu’ils étaient, sans doute – et, de plus, fatrasiques, voire illisibles, comme si l’étoile du génie qui avait dicté les Cinq Grandes Odes et Partage de Midi était tombée définitivement, comme l’étoile Absinthe, dans les eaux amères de la vieillesse. C’est donc avec un préjugé plutôt défavorable, malgré l’éblouissement que m’avaient procuré les Vitraux, que je me suis vu dans l’obligation, après avoir relu et annoté toute l’œuvre dramatique, poétique et critique, de me lancer dans une étude intégrale des textes exégétiques.
À cette époque, la plupart de ces œuvres étaient déjà introuvables. Celles que Gallimard avait consenti à publier malgré le mauvais accueil qu’elles recevaient, étaient déjà épuisées ; les autres avaient paru ici ou là, chez des éditeurs improbables et vite disparus ; et les Œuvres complètes, en cours de publication, ne devaient les aborder que bien plus tard.
Une seule ressource, la Bibliothèque Nationale, l’ancienne. La queue avant l’ouverture pour avoir une place, chaque matin ou presque pendant un an, la serre bruyante et surchauffée de la grande salle de lecture, la longue attente, parfois infructueuse, des livres commandés, l’incessant pilonnage – emplois réservés oblige – des appariteurs sur les planchers, les visages momifiés des vieux habitués : toute lecture devenait une épreuve. Et il allait falloir découvrir et annoter une bonne vingtaine de volumes réputés illisibles, parfois minces plaquettes, mais plus souvent pavés de cinq cents pages…
Eh bien, au fil de ces lectures, j’ai volé de découverte en découverte, d’émotion en émotion, d’émerveillement en émerveillement, et si j’écris ce texte aujourd’hui, plus de quarante ans après, c’est pour essayer de dire pourquoi et de communiquer ma passion à ceux qui ne l’ont pas encore.
C’est aussi pour saluer le formidable événement qu’a été leur réédition complète et magistrale dans ces deux lourds volumes de Gallimard, d’autant mieux venus que les Œuvres complètes qui les avaient précédés, vingt-six tomes coûteux et rares avec trois tomes additionnels, ne comportaient ni introductions, ni notes explicatives, et se bornaient à reproduire telles quelles les éditions antérieures, souvent fautives. Claudel, on le sait, n’aimait pas se relire.

Pourquoi j’aime les poèmes bibliques

Je laisse à d’autres, à des amis claudéliens mieux qualifiés le soin de dire si ces commentaires de Claudel sont compatibles avec la critique textuelle interne (le recours à l’hébreu, la théorie des genres littéraires, etc.) et externe (la datation des textes, leur attribution, les interférences historiques) développée, à la suite de Strauss et Renan, par les pères dominicains de l’École de Jérusalem. À eux aussi de dire ce que la lecture allégorique, morale et anagogique que Claudel fait de la Bible apporte de nouveau à la riche tradition des Pères de l’Église, dont il se réclame si souvent. Quand bien même ils concluraient par la négative – ce que je ne crois pas – je n’en serais pas trop gêné et continuerais à aimer et à vénérer ces livres, car ma passion pour eux est d’un autre ordre.
Tout d’abord, et contrairement à ce qu’on a pu dire et parfois écrire, j’éprouve une intense volupté à lire cette prose somptueuse du dernier Claudel, bien différente de celle, mallarméenne, voire rimbaldienne (d’accord avec Marie-Joséphine Whitaker) de Connaissance de l’Est et d’Art poétique, et tout autant de celle des essais critiques, Positions et Propositions ou L’Œil écoute. Une prose nombreuse, un peu drapée peut-être, où « l’incidente élargit ses ailes » de façon presque démesurée, comme chez Proust ou Claude Simon, mais propulsée en vagues successives par un souffle inépuisable. Majestueuse et périodique comme du Cicéron ou du Bossuet, on l’a dit avec raison, mais ne craignant ni le solécisme ni la sempiternelle prolepse qui anticipe comme un accès d’impatience l’idée qui va suivre. Une prose anachronique, sans doute, si l’on songe qu’elle est contemporaine des romans de Céline et Malraux, avec leur écriture nerveuse et spasmodique, mais si personnelle et reconnaissable entre mille ! Aussi différente de toute autre que le vers claudélien diffère de celui des Tragiques grecs ou du verset biblique, quoi qu’on ait pu dire et que lui-même ait dit.
Ces textes ont été écrits rapidement. Parfois l’élan faiblit, la pensée se perd dans les détails, la phrase s’alentit, s’alourdit ou devient obscure, mais très vite un nouveau coup d’aile la soulève et l’entraîne vers de nouveaux et souvent imprévisibles lointains, « comme l’éclat de la foudre trifourchue / Et nul ne peut prévoir où soudain elle fera fumer le soleil » (Les Muses).

Une histoire d’amour

Jusqu’au bout, Claudel a poursuivi avec une passion demeurée intacte ce qui aura été la grande affaire de sa vie : donner par l’écriture une réponse, sa réponse, à la question lancinante qu’il avait héritée de son maître Mallarmé : « qu’est-ce que cela veut dire ? » On ne s’étonnera pas que, dans un de ses derniers écrits, moins de deux ans avant sa mort, ajoutant un ultime « supplément » à ses deux commentaires successifs de l’Apocalypse, il revienne sur cette « rose […] absente de tout bouquet » arrachée par lui à ce « paradis de papier » que tentait de créer Mallarmé, et replantée dans le paradis du monde réel, création de Dieu (Le Poëte et la Bible, II, 1090). Une rose qui lui rappelle une dernière fois cette Rose rencontrée sur le paquebot Albert-Simmons 53 ans plus tôt et « cette abdication à laquelle tu as consenti jadis entre mes bras » (ibidem). En quelques lignes, voici revenus le salon de la rue de Rome, Ysé, Les Cinq Grandes Odes, Partage de Midi et Le Soulier de satin !
Claudel intitule Une Histoire d’amour le passage de son Évangile d’Isaïe, où il « raconte », c’est son mot (II, 738), en se glissant lui-même audacieusement dans le cœur de Dieu, la naissance, provoquée par la révolte de Lucifer, du projet d’incarnation de son Fils et de rédemption des hommes. (Ailleurs, c’est ce projet lui-même qui révolte l’Ange maudit). On pense aussitôt au Cantique de Mesa : « Ah ! je sais maintenant / Ce que c’est que l’amour ! et je sais ce que Vous avez enduré sur votre croix, dans ton Cœur, / Si Vous avez aimé chacun de nous / Terriblement comme j’ai aimé cette femme ! »
Pour Claudel, en effet, la Bible n’est pas un livre comme les autres, bien évidemment – et elle n’est pas seulement le livre sacré des Juifs et des Chrétiens, inspiré par Dieu lui-même : elle est l’équivalent du monde tout entier, mieux que ce « Livre de papier » dont rêvait Mallarmé et qui aurait rendu le monde inutile. Mais pour Claudel, le Livre absolu, la Bible, loin de gommer un monde trop imparfait, rend ce monde explicable, intelligible, et achève de lui conférer sa plénitude et sa beauté.
Ainsi se développe, entre la Bible et lui comme entre Dieu et les hommes, une longue et intense « histoire d’amour » qui commence le soir même de sa conversion. Il a souvent évoqué cette découverte à la fois hasardeuse et décisive de deux textes qui désormais ne le quitteraient plus. Le premier, la rencontre sur le chemin d’Emmaüs, d’où sortira, soixante ans plus tard, un long commentaire portant ce titre, bientôt suivi d’une « seconde étape » (II, 319-550 et 811-886). Le second, la prosopopée de la Sagesse, au chapitre VIII des Proverbes, qui nourrira, entre autres, La Rose et le Rosaire, Le Cantique des Cantiques, sans oublier, au théâtre, La Parabole du Festin et La Sagesse. Pendant toute sa vie, il a pratiqué une lecture quasiment quotidienne de la Bible, dont le Journal fait foi. Pour lui, elle est bien ce « livre ouvert dans la main de l’ange » que l’auteur de L’Apocalypse doit manger et qui lui laisse « une saveur de miel dans la bouche ». Michel Malicet a judicieusement choisi comme épigraphe de cette monumentale édition un passage de l’Introduction au Livre de Ruth où Claudel, avant de ferrailler un peu vainement avec les « littéralistes » de l’École de Jérusalem, proteste que « la Bible est tout entière du pain, que c’est d’elle seule que nous avons faim ». De ce pain, comme de la Sainte Communion (mais c’est la même chose, l’épisode d’Emmaüs le montre bien), il usera sans aucune modération et ne cessera de se nourrir et de nourrir son œuvre.
Quoi d’étonnant, alors, s’il consacre à l’étude de la Bible tout ce qui lui reste de forces ? Comme il avait « interrogé », après Mallarmé, le spectacle du monde (Connaissance de l’Est, Art poétique, les Odes et la Cantate), les pays et les peuples découverts au fil de ses pérégrinations diplomatiques (l’Amérique de L’Échange, la Chine du Repos, le Japon de L’Oiseau noir), comme il avait « interrogé » son âme aux élans multiples et sa destinée paradoxale (de Tête d’Or à Partage de Midi), l’histoire de la France moderne et celle des siècles baroques (La Ville, la Trilogie, le Soulier de satin), désormais, « Paul Claudel interroge le Cantique des Cantiques », « Paul Claudel interroge l’Apocalypse », titres originaux de deux de ses commentaires les plus développés et que la présente réédition me semble avoir eu tort de modifier. « Interroger », cet effort pourrait résumer, dans son étonnante continuité sous une non moins étonnante diversité de formes et de sujets, toute l’œuvre de Claudel, et ses derniers livres en particulier. Une formule à compléter par cette notation du Journal, que cite judicieusement Dominique Millet (II, 1926) : « J’interroge la Bible et la Bible m’interroge ». Véritable échange amoureux rendu possible par le fait que (je cite là encore, cette remarquable préface, p. 1928) « Dieu est le poète de la nature […] et le dramaturge de l’histoire ». Claudel va même parfois jusqu’à traiter familièrement son Dieu de « collègue », – mais l’idée que le poète « répète » la création divine en reprenant les mots mêmes qui l’ont faite surgir du néant était déjà (outre chez Hugo : Nomen Numen Lumen), au centre de la Première Ode, le « Qu’elle soit ! » de la Genèse devenant simplement, humblement, « comme un petit enfant qui épelle : Qu’elle est ».
C’est donc toujours la même démarche, aussi patiente que passionnée : « Je sens, je flaire, je débrouille, je dépiste, je respire avec un certain sens / La chose comment elle est faite » (L’Esprit et l’Eau).
Michel Malicet a fort bien choisi le titre de ces deux volumes : Le Poëte et la Bible, comme on dit Tristan et Yseult, Mesa et Ysé. Claudel se sert rarement du mot exégèse pour désigner ses écrits sur la Bible, il préfère les qualifier de « commentaires » ou de « poèmes ». Claudel est avant tout et partout poète et tout ce qu’il a écrit est poème, c’est-à-dire émerveillement actif et humble tentative d’élucidation de tout ce qu’il a vu, lu et vécu tout au long de sa vie si riche et si contrastée.

Un dictionnaire de rimes

Au moment de commencer La seconde étape d’Emmaüs (1948), Claudel se dit en quête d’un dictionnaire de rimes. Supposition plaisante quand on se rappelle comment il brocardait la prosodie traditionnelle (à la différence d’un Mallarmé ou d’un Valéry) et les poèmes du secrétaire de Rodrigue, « parfaits comme un vase… bouché » (Le Soulier de satin, III, 9). La suite nous apprend ce qu’il entend par là : un dictionnaire des concordances entre les deux Testaments.
Vus dans une perspective analogue, loin d’être une chose à part et d’intérêt secondaire, les poèmes bibliques sont, comme Le Soulier de satin au théâtre ou les Cinq Grandes Odes dans la veine lyrique, un « dictionnaire de rimes » rempli d’échos de toutes ses œuvres antérieures, un bassin fertile miroitant de mille facettes, où viennent confluer tous les courants d’images et de pensées qui les ont parcourues. Claudel, comme saint Matthieu ou les Pères de l’Église, était fasciné par tous ces passages de l’Ancien Testament qui préfiguraient la venue du Christ-Messie. En un temps où, depuis le concile de Trente, les chrétiens lisaient davantage les manuels de dévotion que la Bible elle-même, abandonnée aux protestants, Claudel vouait à l’Ancien Testament un culte égal à celui des évangiles (et à Isaïe tout particulièrement, qui était pour lui le premier évangile). La table de concordance ne quittait jamais son bureau et sa mémoire était si imprégnée de ses lectures qu’il croyait parfois pouvoir s’en passer, d’où quelques citations inexactes et références erronées. Mais il n’était pas moins rempli de ses propres textes et du formidable système d’images symboliques et de pensées philosophiques élaboré depuis La Ville et l’Art poétique.
De cette fructueuse « table de concordance » entre les commentaires bibliques et le reste de son œuvre, voici quelques exemples en vrac parmi une foultitude.
Où Claudel décrit-il le mieux l’affreux délabrement matériel et l’affaissement moral du Paris fin-de-siècle et sa terrible solitude d’adolescent ? Dans Paul Claudel interroge l’Apocalypse, où l’on trouve aussi des pages impressionnantes sur les horreurs de la guerre en cours (la rédaction date des années 1940-1942), tellement plus saisissantes que les deux séries des Poèmes de guerre. Où médite-t-il de façon géniale sur la Descente de Croix de Rubens ? Dans L’Œil écoute ? Vous n’y êtes pas : dans Un Poète regarde la Croix. Et sous le titre un peu revêche de Seigneur apprenez-nous à prier, mince mais superbe ouvrage écrit en pleine guerre (1942), que pensez-vous trouver ? Une nouvelle Introduction à la vie dévote ? Nullement, mais un amusant hommage à Jules Verne (qui ne priait guère…), de magnifiques exégèses de tableaux (de Maes, Rembrandt, Titien, Géricault, Delacroix) et, écrite quelques mois seulement avant sa mort, une bouleversante évocation de sa pauvre sœur Camille, La Séquestrée.

Une somme de l’édition critique

Quelle aubaine, donc, et quelle joie de retrouver enfin tous ces livres réunis, grossis de plusieurs inédits et d’autres textes éparpillés dans des revues, préfaces ou conférences qu’on n’avait jamais pu lire ! Et de les retrouver rétablis, d’après les manuscrits, présentés et copieusement annotés par trois des claudéliens les plus compétents et les plus lucides, dans ces deux forts volumes cartonnés et élégamment imprimés, gros chacun de 2000 pages, et pour un prix très raisonnable !
On ne saurait assez souligner l’énormité du travail de recherche, de collation des textes, d’explications historiques et référentielles, que cette publication exigeait, ni remercier autant qu’il faudrait le maître d’œuvre, Michel Malicet, sans doute le meilleur connaisseur actuel de l’œuvre de Claudel sur laquelle il travaille inlassablement depuis plus de quarante ans, et ses deux collaborateurs : Dominique Millet, qui lui a apporté notamment le concours de sa vaste culture philosophique, et le père Xavier Tilliette, parfaitement qualifié pour tout ce qui concerne les questions théologiques et patristiques. Un magnifique trio de chercheurs passionnés et, de plus, complémentaires. Assez divers pour que, de-ci de-là, quelques discordances apparaissent dans les notes, mais toujours sur des matières à débat, ce qui ne peut qu’affûter l’intérêt des lecteurs.
Aucune joie n’est parfaite, et celle-ci comporte ses petites ombres. Débarrassons-nous vite de quelques griefs légers pour pouvoir mieux louer l’ensemble.
On peut regretter que ces poèmes bibliques n’aient pas paru dans la prestigieuse collection de la Pléiade. Certes, ils auraient exigé trois, et peut-être même quatre volumes, ajoutés aux six qu’on y trouve déjà, et on peut comprendre que Gallimard ait douté de leur rentabilité. Mais en les mettant ainsi à part, même bien logés, le grand éditeur les a tirés de l’ombre mais maintenus dans cette situation marginale dont ils continueront à pâtir de façon injuste, j’espère vous en avoir convaincus.
Autre petit regret : le premier volume, du fait d’une sortie un peu précipitée, s’ouvre sur un très beau texte de Michel Malicet (j’y reviendrai), mais qui constitue plutôt une postface, un commentaire très personnel de l’ensemble de ces commentaires bibliques, tandis que celui de Dominique Millet, qui correspond beaucoup mieux à ce qu’on attend d’une préface, est rejeté à la fin du second volume et intitulé postface.
Cela dit, on ne peut qu’admirer la précision scrupuleuse des 800 pages serrées de notes et variantes, un trésor d’érudition intelligente, ainsi que la richesse et l’utilité des introductions et des textes de Dominique Millet et de Michel Malicet.

Un « roman des origines » claudélien ?

On se rappelle, j’espère, que Michel Malicet dans sa thèse publiée en 1979, Lecture psychanalytique de l’œuvre de Claudel, interprétait selon une grille freudienne la structure dramatique obsédante que Jacques Petit avait déjà relevée dans le théâtre de Claudel : conflit fraternel-usurpation-restitution (Claudel et l’usurpateur, Desclée, 1971) et il dégageait de ces drames ponctués de grandes scènes oniriques un « mythe personnel » œdipien véritablement aveuglant. Il est très significatif et tout à fait étonnant qu’il réussisse à le retrouver dans ces textes si tardifs où l’intention exégétique semblait a priori le rendre improbable. Parfois, on peut discuter ses conclusions, trouver qu’il sollicite un peu trop certaines citations, tant est grande son ardeur à convaincre. N’empêche que sa fougueuse démonstration est passionnante et, si l’on veut bien accepter la théorie freudienne du lapsus, largement convaincante. Et elle réintègre avec succès ces commentaires sur la Bible dans l’œuvre de création la plus personnelle de Claudel.
Ainsi, Malicet relève une avalanche de références à Lucifer, l’ange rebelle, le principe du mal, que Claudel qualifie plusieurs fois de « premier-né de Dieu » et dont il retrouve la figure dans Caïn, Esaü, Absalon, le Prince de Tyr d’Isaïe, personnages dont le Destin le hante. Hérésie absolue (Dominique Millet la relève), les anges étant des « créatures de Dieu » tandis que le Christ seul est Filium Dei unigenitum, comme l’affirme le Credo récité chaque dimanche. Claudel ne semble pas s’en être jamais rendu compte, ce qui est caractéristique du lapsus, et Malicet a bien raison de mettre à nu, dans ce « roman de la Création » que Claudel voit aussi bien dans Isaïe que dans l’Apocalypse, le schéma de l’usurpation fraternelle qui sous-tend la quasi-totalité de ses drames. Malicet cite aussi plusieurs textes où Claudel tend à féminiser le Père, avec une sorte de regret presque avoué qu’il ne soit pas une Mère, tandis que par un mouvement inverse mais convergent, Claudel tend à faire de la Vierge Marie une troisième ou une quatrième Personne de la Sainte Trinité, selon qu’il distingue ou non du Saint Esprit cette Sagesse divine qui a précédé toute la Création.

Quelques conseils de Bison Futé

Pour conclure, je voudrais proposer à ceux qui, non-spécialistes, seraient un peu effrayés devant une telle somme de textes, un mode d’emploi, ou plutôt un parcours à travers ces deux énormes volumes. Conseils forcément subjectifs et arbitraires mais qui peuvent, je crois, les aider à apprivoiser ces livres foisonnants et un peu chaotiques, – un chaos sillonné de sublimes éclairs.
Commencez par… la « postface » de Dominique Millet, La Bible du Poète (II, 1919-1936), on ne peut rêver meilleure introduction à la découverte de ces textes. Réservez pour la fin la dite « préface » de Michel Malicet qui est plutôt une étude critique sur l’œuvre, écrite avec recul, familiarité et engagement personnel, et qui gagne donc à être lue de même. Laissez également de côté les premiers textes, brefs, pointus et très abstraits, encore marqués par la lecture de saint Thomas, et commencez par cette merveille d’imagination, de fraîcheur et d’humour, Au milieu des vitraux de l’Apocalypse. Ne vous laissez pas arrêter par les notes qui briseraient votre élan et brideraient votre plaisir, sauf si vous voulez éclaircir ou creuser tout de suite quelque passage difficile ou obscur (il y en a).
Lisez ensuite, et de la même façon, par exemple pendant la Semaine sainte, le plus beau et le plus approfondi des trois Chemins de Croix de Claudel, Un Poète regarde la Croix, puis L’Épée et le Miroir, le plus accessible des textes liés au culte marial. Et ne négligez surtout pas, toujours dans le premier volume, Seigneur, apprenez-nous à prier.
Vous voilà mûrs pour vous lancer dans les grandes sommes plus épaisses et plus touffues, peu importe lesquelles et dans quel ordre. J’avoue avoir un faible pour la narration bouleversée d’Emmaüs et pour les fresques grandioses de L’Évangile d’Isaïe, mais tout autre choix pourrait se défendre. Ainsi, Le Livre de Job retient par son optimisme inattendu et peut-être un peu forcé ; le tardif Livre de Jérémie, dans sa démarche sinueuse et foisonnante, contient quelques pages magnifiques, mais on peut en dire autant des autres. Quand on s’y est une fois immergé, on n’a plus qu’à s’y laisser flotter avec délices comme Sept-Épées entraînant sa gentille bouchère.

Jean-Noël SÉGRESTAA





Bibliographie

Jean-Louis CHRÉTIEN

– La joie spacieuse. Essai sur la dilatation, Éd. de Minuit, 2007. Un chapitre est consacré à Claudel sous le titre : « La respiration cosmique de Paul Claudel ».

Maximilian VOLOCHINE

– Saint Séraphim, traduction et postface de Catherine Brémeau, préface et introduction de Véronique Lossky, Éd. l'Âge d'Homme, 20061.

Didier ALEXANDRE

– « Disjecti membra poetae : le tout et la partie dans l’exégèse claudélienne », p. 241-262 (note 2).

Pascale ALEXANDRE-BERGUES

– « Drame et exégèse : l’exemple de L’Échange », p. 125-141 (note 2).

Gérald ANTOINE

– « Une lettre à trois voix : Claudel-Berrichon-Massignon », in Loisirs de la Poste, Histoires littéraires n° 28, 2006, p. 151-160.

Michel AUTRAND

– « Bible et théâtre dans la première version de La Ville », p. 109-123 (note 2).

Michel BANNIARD

– « Le verset claudélien. Remarques sur ses sources patristiques et sur son originalité formelle », p. 175-192 (note 2).

Michel BRESSOLETTE

– « Exégèse d’une correspondance : Paul Claudel-Jacques Maritain (1921-1945) », p. 13-31 (note 2).

Pierre BRUNEL

– « Claudel et Rimbaud. Une pratique exégétique », p. 67-78 (note 2).

Raymond DELAMBRE

– « Deus escreve direito por linhas tortas… » in Cadernos de litteratura comparada (revue portugaise de littérature comparée), n° 14/15, 2007, p. 208-233.

Pascal DETHURENS

– « L’exceptionnalité dramatique du Soulier de satin », p. 79-97 (note 1).

Monique DUBAR

– « Claudel… Architecte ? » in Architecture et Discours, textes réunis par Marie-Madeleine Castellani et Joëlle Prungnaud, Éditions du Conseil scientifique de l’université Charles-de-Gaulle-Lille 3, 2006, p. 101-113.

Luc FRAISSE

– « Le Soulier de satin et la critique universitaire », p. 65-77 (note 1).

Manuel GARCIA MARTINEZ

– « Le Soulier de satin de Paul Claudel dans une mise en scène d’Olivier Py », p. 45-62 (note 1).

Nina HELLERSTEIN

– « Écriture de l’exégèse, exégèse de l’écriture : ‘Religion du Signe’ », p. 283-298 (note 2).

Jacques HOURIEZ

– « Exégèse et poésie dans Corona benignitatis anni Dei », p. 317-334 (note 2).

Geneviève JOLLY

– « Chœurs et effets de choralité : ‘L’Ombre Double’ du dramaturge et du spectateur », p. 177-199 (note 1).

Claudia JULLIEN

– « Poésie et co-naissance dans Paul Claudel interroge le Cantique des Cantiques », p. 219-239 (note 2).

Emmanuelle KAËS

– « Notes sur l’herméneutique picturale dans Introduction à la peinture hollandaise », p. 263-281 (note 2).

Pascal LÉCROART

– « La Danse des morts : le renouvellement de l’oratorio par l’exégèse », p. 159-174 (note 2).

Michel LIOURE

– « Les personnages surnaturels dans Le Soulier de satin », p. 125-139 (note 1).
– « Une lecture biblique de la littérature », p. 79-90 (note 2).

Catherine MAYAUX

– « Exégèse et poésie : le cas de Judith de Paul Claudel », p. 335-351 (note 2).

Dominique MILLET-GÉRARD

– « Un théâtre de la méditation : mouvement et suspens dans Le Soulier de satin », p. 99-123 (note 1).
– « Le parfum de l’exégèse : procédés ‘misdrahiques’ dans Paul Claudel interroge le Cantique des Cantiques », p. 193-217 (note 2).

Marie-Victoire NANTET

– « L’œuvre de Camille Claudel envisagée comme un aveu », p. 91-107 (note 2).

Claude-Pierre PEREZ

– « Des exégèses de paysage ? À propos de Connaissance de l’Est », p. 299-315 (note 2).

Olivier PY

– « Perspectives sur Le Soulier de satin… », p. 15-17 (note 1).
– « Plus avant dans la pensée… », p. 19-24 (note 1).

Jean-Pierre RYNGAERT

« L’espace textuel dans la première Journée du Soulier de satin. Notes dramaturgiques », p. 200-215 (note 1).

Philippe de ROBERT

– « Claudel et l’amour interdit : de David à Rodrigue », p. 141-154 (note 1).

Hélène de SAINT AUBERT

– « L’exégèse du destin d’Israël dans L’Histoire de Tobie et de Sara : la figure et la gloire », p. 143-157 (note 2).

Philippe VALLIN

– « Le crucifié sur les eaux, ou la puissance de Dieu dans une bouteille à la mer dans Le Soulier de satin de Paul Claudel », p. 155-175 (note 1).

Antoinette WEBER-CAFLISCH

– « Scapin : de Molière à Claudel », in Marie-Claude Hubert, Les Formes de la réécriture au théâtre, publication de l’université de Provence, 2006, p. 179-189.

Marie-Joséphine WHITAKER

– « Claudel : écriture sublime, écriture exégétique (des Muses à Un poète regarde la Croix) », p. 33-65 (note 2).

NOTE 1 : Une journée autour du Soulier de satin de Paul Claudel mis en scène par Olivier Py. Actes des journées du 30-31 mars 2003 organisées par l’université Marc Bloch et le Théâtre national de Strasbourg. Textes réunis par Pascale Thouvenin, Besançon, Poussière d’Or, 2006.
NOTE 2 : L’Écriture de l’exégèse dans l’œuvre de Paul Claudel. Actes du colloque les 8-9-10 mars 2001 à l’université de Toulouse-Le-Mirail. Textes réunis et présentés par Didier Alexandre, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2006.

1. La postface de Catherine Brémeau a pour titre « De Claudel à Volochine : le poème Saint Séraphim (1919-1929) ». Elle est tirée d’une conférence donnée en 2004 par l’auteur à Boldino, Russie, dans le cadre d’une semaine claudélienne organisée par Catherine Fantou-Gournay. Voir le Bulletin n°172 p. 2 : « Un voyage en Russie » et le n°174 consacré à Claudel et la Russie.